Les jardins de la lune, La compliquée-fantasy
Les jardins de la lune est le premier tome de la saga Le livre des martyrs, par Steven Erikson
Pour le gens qui lisent de la fantasy épique en VO, The malazan book of the fallen de Steven Erikson fait figure de référence ultime, d’œuvre gigantesque et incontournable. Avec dix gros pavés et d'autres séries écrites par le compère Ian C. Esslemont, c'est aussi un pari éditorial pour un éditeur français, et deux s'y sont déjà cassé les dents. Mais pas de problème, les éditions Leha se lancent joyeusement dans l'aventure, on hésite entre courage et folie douce, mais on sait bien que les deux sont de vieux amis.
Dans Les jardins de la lune, premier tome de cette saga intitulée maintenant Le livre des martyrs, on arrive alors que l'empire Malazéen poursuit sa conquête de tout ce qui traine à Genebackis. L'impératrice envoie son armée au casse-pipe jusqu'au siège de Pale qui tourne au vrai carnage malgré la victoire de l'empire. Les soldats l'ont un peu mauvaise, l'impératrice n'est pas vraiment populaire dans ses propres rangs, surtout chez les brûleurs de ponts du sergent Mésangeai. Cette escouade se ramasse les missions les plus suicidaires depuis des années, il y a clairement quelqu'un qui les trouve un peu encombrants dans les hautes sphères. Mais le siège de Pale sera aussi dur à avaler pour la magicienne Loquevoile qui flaire la trahison dans son dos. Tout ce petit monde n'aura pas le temps de se remettre, puisque la prochaine étape est la ville de Darujhistan où des forces mystérieuses s'agitent déjà dans l'ombre. Et dites-vous bien que là j'ai fait vraiment les grandes lignes, de manière absolument grossière et en passant sous silence des dizaines de personnages.
En préface, Steven Erikson prévient le lecteur, va falloir s'accrocher : Soit on va réussir à plonger dedans, soit on va se perdre en route et "Rage-quit" le bordel. Et je dois avouer que la seconde possibilité m'est arrivée lorsque j'ai tenté la lecture en VO, j'ai arrêté à la moitié du tome 1, je comprenais plus rien, j'avais lâché la corde qui maintient le cerveau en immersion dans cet amas de turbulences littéraires. Parce qu'effectivement il faut s'accrocher ! Des dizaines de personnages, des factions aux buts obscurs, des dieux qui manigancent, des identités cachées, des peuples millénaires... L'auteur n'y va pas du dos de la main morte, c'est tout le contraire du "démarrer petit pour ouvrir l'horizon progressivement", Erikson te balance au milieu d'un océan avec un grand coup de pied au cul. Mais devant les avis des blogueurs enthousiastes, j'ai quand même acheté le premier livre de cette nouvelle édition en me disant qu'une bonne VF atténuerait peut-être le coup de godasse dans la gueule.

Et, fort heureusement, ce fut le cas. J'ai eu moins de mal à suivre. C'est peut-être grâce à la VF, ou à mon état d'esprit, ou à mon entrainement intensif à la compliquétude, ou un mélange de tout ça, j'en sais trop rien. Les jardins de la lune arrive petit à petit à mettre en place un univers passionnant qui, vu de très haut, peut se résumer à "empire qui envahit pays", mais en se rapprochant on voit tous ces personnages qui se débattent dans cette guerre dont les enjeux les dépassent, qui remettent en cause leur allégeance ou ont simplement un but plus personnel. Mésangeai et ses hommes ont une dynamique prenante, on en apprend un peu plus sur chacun au fil des pages et ils ont tous quelque chose de spécial. On a les personnages liés à l'empire comme L'adjointe Lorn, Loquevoile, Toupet qui avancent chacun avec leurs motivations. Et quand on arrive à Darujhistan on s'en reprend un pack de 12 avec toute la clique de Kruppe qui bosse pour un mystérieux commanditaire, les politiciens locaux et la pègre qui essayent de tirer leur épingle du jeu avec cette menace d'invasion qui arrive.
Une fois qu'on a digéré tous ces personnages et leurs dynamiques, on commence vraiment à se prendre au jeu. On tremble quand Kalam et Ben le vif se battent côte à côte, on s'amuse des monologues incessants de Kruppe, mais y'a encore tout le reste. La magie a une place très importante, et les mages sont vraiment super-puissants dans cet univers. Ils utilisent des "garennes", des espèces de passages dimensionnels qui débordent de magie, où chacun va y puiser son énergie et faire des cataclysmes de fou-dingo. Chaque affrontement est très visuel et impressionnant. Ces garennes sont aussi squattées par des divinités qui jouent aux échecs avec les hommes en influençant les évènements en coulisse. Classique et parfois un peu confus, ce procédé permet à l'auteur de justifier les coïncidences ultimes de son histoire avec un coup de "forces subtiles qui œuvrent dans l'ombre pour faire converger tout le monde pile au même endroit de manière fort pratique" sans qu'on ne comprenne jamais vraiment les buts de ces forces, à part jouer avec les humains. Ces "caprices des dieux" donnent des artifices un peu faciles qui se promènent au milieu de l'histoire, comme ce protégé d'Oponn qui sert à rien mais que tout le monde cherche, ou encore Mes regrets, perso classe mais qu'on comprend jamais vraiment.
Globalement, à la lecture, on sent bien qu'il y a trop de tout, que le bouquin est boursouflé, indigeste, confus, qu'il faut faire une réel effort pour suivre. Peut-être que cet avertissement en préface, et la réputation de la saga, c'est le coup de génie d'Erikson. En déclarant directement "attention, faut suivre, c'est le bordel mais c'est normal" il nous fait un merveilleux "non mais c'est fait exprès hein". L'équivalent littéraire de Pouf le cascadeur qui se casse la gueule et se relève vaillamment en gueulant "c'est exactement ce que j'voulais faire !". Ça crée une atmosphère d'élitisme, une impression que si tu veux connaitre Le livre des martyrs, faut le mériter, c'est pas pour les rigolos. Mais moi quand je lis ça, j'me dis qu'il a juste un peu foiré les présentations.
Oui, ça vaut le coup, parce que l'univers qui se cache derrière tout ça est riche, inventif, prenant, avec des personnages extrêmement intéressants, mais on aurait sûrement pu avoir une mise en place un peu plus subtile à avaler que ces lasagnes de choucroute au cassoulet accompagnées de tartiflette. Il parait que les tomes suivants sont mieux équilibrés, plus fluides, nous verrons bien, car oui j'ai quand même envie de connaitre la suite malgré mon indigestion qui va mettre quelques semaines à passer.
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