La marque du corbeau, L'apocalypse blasée

La marque du corbeau, L'apocalypse blasée
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La nouveauté fantasy badaboum Bragelonne du mois d'avril était La marque du corbeau, premier tome de la série Blackwing d'Ed McDonald. Pour commencer dans la perplexité, je comprends pas bien pourquoi l'éditeur s'amuse à inverser le nom de la série et le nom du premier tome en traduisant, on s'y perd un peu mais ce bouquin était précédé par une bien belle réputation donc allons-y, ça a l'air tout cool !

Le roman nous raconte les aventures de Ryhalt Galharrow, chasseur de prime qui arpente la Désolation pour zigouiller tout ce qu'elle compte de comploteurs, monstres et tout ce qui est mis à prix. Cette Désolation est une zone ravagée par la guerre qui a opposé les humains aux hordes des Rois des profondeurs, et clairement ça pue. Il arpente ce désert moisi tranquillement quand Corbac, un mystérieux commanditaire dont il est un des lieutenants, lui ordonne d'aller sauver une jeune femme en danger dans un des avant-postes qui parsèment la frontière. Ryhalt et sa troupe de mercenaires vont se retrouver au milieu d'une machination dont les enjeux dépassent de loin leurs petites missions habituelles, et ça va saigner.

Dans Blackwing, Ed McDonald tape clairement dans le dark avec une ambiance d'apocalypse, de désespoir et de glauque. L'humanité résiste tant bien que mal contre la menace des Rois des profondeurs, avec un coup de mains de sorciers qui font pas vraiment dans le détail, mais tu sens que c'est pas la fête du slip en ville. L'histoire nous rappelle très souvent La compagnie noire qui est une influence très claire ici. Entre les super-sorciers avec chacun sa spécificité et son passé, le monde bien sombre, les mercenaires qui sont comme des brindilles sous le vent face aux évènements, et un bon vieux narrateur cynique à souhait. On pense aussi à The Vagrant pour le post-apocalypse fantasy plein de montres bizarres et de forces mystérieuses.

Le personnage de Ryhalt est un alcoolique qui se fout à peu près de tout, et qui va devenir héroïque seulement parce qu'il a pas bien le choix. Il hésite souvent à prendre ses jambes à son cou pour laisser tous ces couillons se débrouiller mais, les circonstances aidant, il finit quand même par se bouger le popotin. C'est à la fois une force, mais aussi peut-être le seul gros défaut que j'ai trouvé au roman : A force de jouer les gros blasés, le protagoniste est souvent très détaché des enjeux, et devient parfois énervant à parler de sa prochaine cuite et du fait qu'il s'en fout. C'est assez personnel mais il m'a manqué peut-être un peu d'attachement émotionnel pour être vraiment à fond dedans.

Pourtant tout le reste est franchement de bonne qualité, outre l'ambiance d'apocalypse dépressive dont j'ai parlé, on a quand même un scénario malin avec des mystères et des énigmes qui tiennent le lecteur sur la longueur. Pourquoi Corbac tient tant à sauver Ezabeth Tanza ? Quel mystère cache la machine de Nall ? Il y a un complot vraiment bien ficelé tout autour de ces personnages, et c'est un plaisir à découvrir. Les personnages secondaires sont très sympathiques, à défaut d'être très originaux, Nenn et Tnota sont bien cools, Ezabeth manque peut-être un peu de personnalité à mon goût. On a aussi très envie d'en savoir plus sur les Sans-Noms et les Rois des profondeurs qu'on a aperçus bien trop vite, mais ça participe à l'aura de mystère qui entoure la saga.

Le monde happe le lecteur parce qu'on sent qu'il y a plusieurs couches d'histoire derrière tout ça, l'auteur arrive à construire une vraie cohérence sans toutefois trop s'étaler, il distille juste ce qu'il faut pour qu'on saisisse les éléments importants tout en se gardant quelques zones d'ombres sous le coude. L'équilibre des forces entre les Sans-noms et les Rois des profondeurs est le résultat de siècles de lutte dont on voit les cicatrices (Vous pouvez en avoir un petit aperçu dans la nouvelle "The Breaking of the sky" présente dans l'anthologie Art of war, j'en reparlerai mais je la picore juste un peu de temps en temps). On nous parle aussi de dissuasion à l'aide d'armes au potentiel apocalyptique, faisant un rapprochement assez évident avec notre rapport à l'armement nucléaire. McDonald évoque ainsi un aspect de la guerre qu'on voit moins souvent en fantasy, genre qui a plutôt tendance à présenter l'héroïsme individuel et les batailles "médiévales".

Amateurs de Glen Cook et de sa Compagnie Noire, vous retrouverez avec Blackwing le même genre d'ambiance Dark Fantasy, de mercenaires désabusés et de sorciers surpuissants. Ed McDonald a mis en place une saga qui éveille la curiosité, qui nous plonge dans une atmosphère poisseuse et un histoire prenante. Nous verrons avec sa suite Ravencry si la révélation se confirme (et si j'arrive à un peu plus m'attacher à ce héros).

Ah, et on saluera aussi la superbe couverture signée Mikaël Bourgouin.

Lire aussi l'avis de : Apophis (Le culte d'Apophis), Xapur (Les lectures de Xapur), Boudicca (Le bibliocosme),